Les chutes-gaies

PETITE HISTOIRE DES CHUTES-AUX-FIFS

Carte des Vacances des régions de Montreal, Brading’s Capital Brewery, 1948. On peut voir « Ste Marguerite sta(tion) », qui donnera le nom colonial des chutes.

Situées en territoire Anishinaabe et mohawk non cédé, les Chutes-gaies/chutes-aux-fifs/gay falls sont situées sur la rivière Kiwetin Sipi (rivière-du Nord), soit sur le territoire historique de la première nation Anishinaabe Weskarini (aujourd’hui Kitigan Zibi) et les Kanienkehaka.  L’histoire longue reste toujours à faire (Par exemple, nous n’avons pas retrouvé le nom ancestral des chutes).  En voici une courte, réalisée par une personne colon·ne du collectif.

 

 

Avant le 19e siècle: territoire traditionnel autochtone

La rivière Kiwetin est reconnu comme un territoire traditionnel de chasse. Le territoire autour des chutes fut certainement reconnues par les Anishnaabe et les Kanienkehaka (Kana:tso de la vallée de la grande rivière/Outaouais et Kahnawá:ke plus à l’est) qui furent longtemps les proctecteur.rices de celles-ci. Il est important de mentionner la presque disparition de Kana:tso. Comme pour beaucoup de l’histoire coloniale, leur histoire  est  particulièrement violente, avec des attaques sanguinaires des français au 16e et 17e siècle, puis notamment, avec la colonisation, la destruction de cimetière ancestral dans le vieux Hull et la prise et vol des terres. La région entourant les chutes est peu visitée par les colons durant cette période et les vieilles cartes ne mentionnent pas les chutes. Les chutes ne sont pas non plus mentionnées par les documents actuelles toponymiques Anishnaabe. Il semble toutefois que plusieurs communautés autochtones Anishnaabe et Kanienkehaka était très actif sur la rivière du Nord. Notamment, on recense les Amicons, un clan autochtone en 1847 sur ce qui semble être maintenant le terrain de Golf de Val-Morin. Selon des sources coloniales, ses membres proviendraient d’Oka et sont Kanienkehaka et anishnaabe. Près des chutes, on retrouverait aussi possiblement une sépulture autochtone non-marquée. Bien que nous en sachions pas plus pour l’instant, cette élément sera approfondie au cours des prochains mois. Les différentes nations ont habité ces territoires depuis des millénaires, ce qui est formellement reconnu maintenant par la réserve de Tioweró:ton. Établie par le gouvernement canadien et les premières nations en 1850, la réserve est la résidence secondaire de Kahnawá:ke et de Kanesatake.

 

 

Après le 19e siècle: la colonisation et la création du parc

« La passe du Mont-Sauvage, entre Sainte-Marguerite et Val-Morin », Laprés et Lavergne, Le Monde illustré, 8 juin 1895

Avec la colonisation dans les laurentides vient le tourisme bourgeois puis de masse, venant avec notamment le train. Des pistes de skis et des sentiers de ski de fond sont aménagés partout sur le territoire. On retrouve ainsi les pistes « viking » et « alpine » passés sur le futur terrain du parc avant les années 20, par le très renommée Jackrabbit. Alors que le territoire fut largement colonisé aux alentours, les chutes et sa forêt semblent avoir été protégées par des propriétaires privés. S’il demeure inconnu la suite des successions au cours de l’histoire, on sait que les chutes furent données au cours des années 50 par une riche famille anglophone au gouvernement du Québec. Le gouvernement cède par la suite le parc à la ville de Sainte-Adèle, qui a pour exigence de maintenir et organiser la vocation du parc. Sainte-Marguerite Station, où le Petit train du Nord s’arrête, est tout près.

Petite partie d’une carte de 1939 ou on peut voir la « trail alpine » et la « trail viking »

L’aménagement historique de celui-ci comprenait un parc linéaire, un pont et des escaliers. On retrouvait aussi un chemin de ski de fond, qu’on peut retrouver les vestiges ça et là des deux côté de la rivière Kiwetin Sipi. Le Petit train du nord s’arrête tout près et permet aux gens de Montréal et de la région de venir y baignée pour la journée. Les communautés 2SLGBTQ y sont très présentes durant les prochaines décennies, le lieu étant un spot de cruise gai et de relaxation pour celleux qui y viennent.

 

 

 

 

Après les 2000 : la montée de la répression et destruction du parc

Comme lieu de rencontres pour nos communautés, la répression et le contrôle des chutes va de pair avec son histoire. Bien que cette histoire est plus longue et peut être retrouvée dans plusieurs documents en notre possession, nous pouvons au moins raconter ici les faits des dernières année, rassemblés par un camarade. En effet, la Ville de Sainte-Adèle, en collaboration avec la MRC des Pays-d’en-Haut, le Parc Linéaire le P’tit Train du Nord, la Sûreté du Québec, et les firmes de sécurité Sécurité XGuard et Groupe Sûreté Inc., tente d’éliminer des lieux les personnes issues de la diversité sexuelle et de genre, depuis maintenant plus d’une dizaine d’années.

2010-2018 : intensification de la répression

Plusieurs évènements ont entrainé la destruction de bien publique et des différentes structures du parc. On retrouvait en effet dans le passé des poubelles, un escalier et un pont, en plus de deux sentiers de ski de fond entretenu qui se rejoigne dans la rivière. En 2010, un.e citoyen.ne achemine une plainte à caractère homophobe à Pierre Dionne, directeur général de la Ville de Sainte-Adèle. Celui-ci écrit sur la carte: « Demande de démolition du pont. Cause problème avec la communauté gaie ». Afin de satisfaire à le ou la plaignant.e, la ville obtempère et démolit le pont, existant depuis plusieurs décennies. Cela sera la première destruction du longue suite, élément visible de la répression sur le site.

Image de l’une des descentes.

En 2016, Le directeur général de la Ville de Sainte-Adèle, Pierre Dionne, demande à la Sûreté du Québec de surveiller les Chutes, « lieu populaire prisé par les gais». Afin de satisfaire à la demande du directeur général, la Sûreté du Québec assure une surveillance accrue du lieu. Le 6 juin 2017, La conseillère Nadine Brière soumet une plainte à caractère homophobe à Pierre Dionne, le directeur général de la Ville de Sainte-Adèle: « Bonjour Pierre, Sujet pour le prochain plénier[sic], photo prise dimanche aux chutes Glen wexford. Des hommes en pleine action devant les regards de tous ». Le 7 juin 2017, afin de satisfaire à la plainte de la conseillère Brière, la Ville de Sainte-Adèle demande à la Sûreté du Québec d’intervenir. Suite à cette demande, la Sûreté du Québec effectue des descentes policières aux chutes.

Lors d’une de ces descentes, une policière présente sur les lieux déclare avoir été envoyée par le maire de la Ville de Sainte-Adèle, Robert Milot: « C’est le maire de Sainte-Adèle, il ne veut plus de gens nus ici, les gaies viennent depuis longtemps ». Quelques jours après ces rafles policières, le maire Milot annonce publiquement, dans un reportage Radio-Canada, son intention d’installer une guérite afin de contrôler l’accès aux Chutes. Dans la foulée des descentes, les escaliers Coup-de-Pierre reliant le Parc Linéaire aux Chutes sont barricadés et ensuite retirés. Suite aux rafles et à l’annonce de la guérite, un homophobe remercie le maire Milot d’avoir réprimé « des gais »:

« Bonjour Monsieur le Maire de Sainte-Adèle. Comme beaucoup de gens, j’ai suis le dossier des chutes Ste.-Margerite. Je suis résident de Montréal et justement je cherche à quitter ma ville à cause qu’il n’y a pas un parc a Montréal ou je ne peut me promener sans me faire presque harceler par des hommes pour ne pas dire des gais !!! Si vous n’êtes pas capable de vous tenir devant une poignée d’individus aux mœurs douteux, bien laisse-moi vous dire que je ne choisirais pas votre ville comme lieux de résidence».

Plusieurs dizaines de personnes recevront des amendes, qui tomberont par la suite dû à des fautes de procédures de la part des policièr·es.

2019-2022 : tentative de « fermer les chutes » échouée

La répression de la dernière décennie ayant été pu concluante, la pandémie permet d’essayer une nouvelle stratégie: fermer complètement l’accès aux chutes et en faire un « terrain privé ». La mairesse Nadine Brière soumet une deuxième plainte à caractère homophobe au directeur général de la Ville de Sainte-Adèle, Simon Filiatreault. Brière accompagne sa plainte d’une coupure de presse dans lequel les Chutes sont décrites comme étant un endroit où « les hommes homosexuels [se rencontrent] et [peuvent se] baigner en Speedo et s’embrasser, sans que personne ne les juge ». Afin de satisfaire à la mairesse Brière, un nouveau règlement contre la nudité, L’Article 58 Indécence, est introduit dans le Règlement concernant la circulation, le stationnement, la paix et le bon ordre. Lors d’une deuxième descente aux Chutes le 19 et 20 juin 2020, la mairesse Brière et le directeur général Filiatreault demandent à la Sureté du Québec d’appliquer l’Article 58 Indécence. Au même moment, prétextant une situation d’urgence en lien avec la COVID-19, la Ville et la MRC raniment l’idée d’installer une guérite à l’entrée du stationnement à proximité des chutes—idée qui, rappelons-le est née non pas dans un contexte pandémique, mais bel et bien dans un contexte prépandémique, soit en 2017 lors des premières descentes policières homophobes. La MRC accordera des pouvoirs discrétionnaires aux gardien.ne.s et l’une d’entre elles se vantera de faire du «repérage du profilage » et d’avoir « un 6e sens ».

Image de la guérite, qu’on retrouve jusqu’en 2022.

Ces gardiens de sécurité, postés à l’entrée du stationnement Sainte-Marguerite-Station menant aux chutes, refusaient toute personne suspecté de vouloir faire un usage queer des sentiers, tout en laissant passer les personnes pratiquant des activités, qui, dans ce contexte particulier, étaient considérées comme cis et hétéronormatifs, tel que le vélo. Selon des témoignages reçu par un comité homophobe, les agents de sécurité refoulent les personnes LGBTQ+  en disant des choses comme « marcher c’est illégal », « je ne peux pas vous laisser passer parce que les gens jettent leurs déchets », et d’autres absurdités flagrantes. En effet, ce comité s’organise alors dans cette période afin de lutter contre la discrimination évidente des pratiques de la ville. Comme le souligne le message de la campagne:

Ce deuxième commentaire devient d’autant plus absurde et violent lorsqu’on apprend que la MRC des Pays-d’en-Haut a volontairement retiré les poubelles à l’entrée des chutes suite aux rafles policières ciblées de 2017. La guérite représente une continuation et une intensification illégitime et illégale des attaques anti-queers lancées pour la première fois par Milot en 2017.

Suite aux rafles contre la nudité de 2020, Brière reçoit un message Facebook d’un.e résident.e lui remerciant d’avoir évincé le monde des Chutes:

Bonjour Mme Brière je vous envoie ces photos qui ont été prises le week-end de la fête du Travail en 2017 dans le boisé adjacent aux chutes Glen Wexford, si vous les zoomées vous constaterez que ces enveloppes contenaient des condoms et du lubrifiant . Une grande quantité des arbres en avaient été décoré par un organisme LGBT en fait il s’y préparait toute une partouze et c’était comme ça régulièrement les beaux week-ends chauds. Nous les gens qui habitons près des chutes n’allions plus profiter de marche dans les sentiers boisés les avoisinant, car nous y croisaient souvent des gays en pleine action sans gêne d’être vu. Comme les chûtes sont devenus plus populaires avec les réseaux sociaux toutes sortes de gens les fréquentent maintenant et les gays s’éloignent un peu plus loin dans les boisées pour faire leur affaires alors il était grandement temps de fermer cet endroit MERCI Le dossier est pas semblable a celui de Rawdon nous avons ici la communauté LGBT qui se pense chez eux et la SQ qui refuse d’intervenir afin de ne pas faire de vague ».

Ces préservatifs avaient été distribués par Le Dispensaire dans le cadre du programme « Prêt pour l’action, » campagne organisé par le Comité hommes gais et HARSAH (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) de la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-SIDA).

En guise de conclusion

Nous, ami·es des chutes, remarquons aussi que ce terrain publique, ayant pour vocation d’être un parc depuis les années 60, ne mérite plus d’être au mains de la ville de Sainte-Adèle. Loin d’être un « terrain privé », ce bijou doit être protéger et pouvoir rester un espace pour nos communautés qui en prennent soin depuis déjà quelques générations. La ville a également retiré la guérite, aux plaisirs des ami-es des chutes.

Pour vous impliquer avec nous, rejoignez notre infolettre ou écrivez nous directement ! Si vous avez d’autres informations pertinentes ou remarquez une correction à apporter, écrivez-nous directement.